A propos

artiste, écrivain, cinéaste, musicien, professeur, mentor, frère et ami

Un essai de David Vainola

La plupart des gens mènent une existence qui doit tout au hasard. Beaucoup sont contraints, par les circonstances de leur naissance et la nécessité de gagner leur vie, de suivre une voie étroite et toute tracée ne leur permettant de tourner ni à droite ni à gauche. Leur plan de vie est impérativement tracé. L’existence le leur a imposé. Il n’y a pas de raison pour qu’un tel schéma ne soit pas aussi achevé qu’un autre, construit de propos délibéré. L’artiste occupe toutefois une position privilégiée. L’artiste peut, dans une certaine mesure, faire ce qu’il veut de sa vie. Dans d’autres professions, la médecine par exemple, ou le droit, vous êtes maître de votre choix : de les adopter ou pas, mais, celui-ci étant fait, vous êtes privé de toute liberté. Vous êtes lié par les règles de votre corporation ; un mode de conduite vous est imposé. Le plan de vie est prédéterminé. Seul l’artiste — et peut-être le criminel —, peut élaborer le sien.

W. Somerset Maugham, Mémoires.

Rob Thompson a disparu le 9 mai 2013. Chacun peut accorder sa propre signification au mot « disparu », mais pour nous qui connaissions personnellement Rob, il y en a plusieurs, certaines réconfortantes, d’autres pas. En ce qui me concerne, sa disparition signifie, entre autres, la perte d’un rapport au monde qui à mes yeux était unique. Rob ne tenait pas la vie pour acquise, plutôt comme une forteresse dont on parcourt continuellement le périmètre en cherchant le moyen d’entrer, mais sans jamais y arriver. Par conséquent, toute tentative de résumer sa vie, son travail d’artiste ou sa disparition serait, comme l’a dit Churchill en parlant de la Russie, « un rébus enveloppé de mystère au sein d’une énigme ».

Cette énigme présente néanmoins l’avantage d’être abordable. Après tout, le cinéaste, écrivain, sculpteur, photographe, concepteur web, musicien et artiste de performance qu’était Rob nous a laissé un vaste corpus artistique que nous pouvons continuer à sonder, explorer, fouiller et décoder. Chez moi, ce processus engendre toujours davantage de questions que de réponses, pas seulement au sujet de Rob, mais de ma propre vie également, et c’est exactement l’effet que Rob cherchait à produire.

J’ai connu Rob en 1979, au département de cinéma du collège Algonquin, au moment où il abandonnait sa carrière de musicien (il jouait dans un groupe à succès nommé Trilogy) et de dramaturge (sa comédie musicale Undercurrents avait été montée par la Penguin Theatre Company) pour faire du cinéma. Pourquoi le cinéma ? Rob avait été inspiré par le film Les enfants du paradis (1945) de Marcel Carné, une histoire d’amour qui se déroule dans le monde du théâtre parisien au 19e siècle. Au-delà du fait qu’il s’agit d’une œuvre magnifique et envoûtante, ce qui frappait Rob à propos de ce film, c’était les conditions dans lesquelles il avait été réalisé. Le film avait été tourné en France durant l’Occupation, dans des circonstances dramatiques, constamment interrompu par les réalités de la guerre et l’invasion des Alliés. Qu’une œuvre d’art puisse être créée dans une telle période de crise, et que son esthétique soit intrinsèquement liée à la réalité dans laquelle elle avait pris forme était aux yeux de Rob l’incarnation même de la vitalité et de la passion, et c’est à cela qu’il a aspiré tout au long de sa carrière. Son désenchantement face au traitement que subissent le cinéma et la vidéo dans notre culture industrialisée, étant ainsi vidés de leur « susbtantifique moelle », fut pour lui une source de frustration constante.

Après l’école de cinéma, j’ai aidé Rob à réaliser un long métrage à partir de sa comédie musicale Undercurrents, qui portait sur le suicide chez les adolescents. En tant que réalisateur, Rob souhaitait bousculer les normes esthétiques qui, selon lui, rendaient trop facile et confortable le visionnement d’un film. Si une scène était dérangeante, elle devait être difficile à regarder, et le public devait avoir conscience de son malaise. Rob filmait dans la lenteur, à l’aide de longs plans souvent en marge de l’action, résistant au désir d’interpréter telle ou telle scène pour le public, insistant plutôt pour que celui-ci l’appréhende de manière ouverte et comme faisant partie d’un tout. C’était une entreprise risquée, et s’il fut ardu de trouver un distributeur pour le film, Rob est ressorti de cette expérience conscient que la difficulté de réconcilier les possibilités transcendantales de l’art avec des intérêts commerciaux serait la tâche de toute une vie.

Rob accueillit favorablement l’avènement, dans les années 1980, de la technologie de production vidéo à coût abordable. Contrairement au cinéma, avec ses limitations et ses budgets imposants, la vidéo offrait une approche souple et spontanée, qui s’accordait à sa conviction que la créativité émerge de l’inconscient et que c’est par l’expression la plus directe possible que l’on obtient les meilleurs résultats. Il commença alors à réaliser de courtes vidéos de genres et de styles très variés, mais toutes inspirées par la nécessité de travailler rapidement et de saisir l’élan créateur avant qu'il disparaisse. Parmi ces premières œuvres, mentionnons The Seventh Winter (en collaboration avec Ray Hagel), Heroin Is Good For You et Diary of a Neo-Fascist. Porteuses d’une critique sociale mordante, ces vidéos témoignent également de l’humour noir qui deviendrait l’une de ses caractéristiques. Rob ne manquait pas non plus de s’adresser à lui-même des commentaires tranchants. Une œuvre telle que The Video Artist’s Handbook (en collaboration avec Andrew Moodie) constitue aussi bien une critique de sa propre prétention à vouloir dire quelque chose de profond par le biais du médium qu’il affectionnait qu’un commentaire satirique sur l’art vidéo en général.

Bien qu’enclin à la satire et à la parodie, Rob était aussi un documentariste doté d’une profonde empathie envers les opprimés et les groupes sociaux sous-représentés. Ce n’était pas une simple question de politique, mais une réalité bien vivante pour Rob ; il ressentait profondément la souffrance d’autrui. Chaque Noël, en dépit de ses moyens limités, il distribuait parmi les sans-abri des enveloppes contenant une carte de Noël et un billet de vingt dollars. De même, nombre de ses œuvres représentent une charge contre l’injustice sociale, que ce soit Bonehead, un documentaire qui examine les raisons pour lesquelles les jeunes sont attirés par les groupes haineux, ou Video Revolution, qui porte sur l’utilisation de la vidéo dans les mouvements populaires, ou Caged, une émission de téléréalité sur les droits des animaux. Plutôt que de souscrire à une approche analytique, Rob cherchait à trouver pour chacune de ses œuvres un langage visuel et sonore qui lui permettait de communiquer la vérité des émotions.

Dans Journey to Little Rock, son documentaire le plus réputé, Rob s’intéresse à l’histoire des neuf étudiants de Little Rock (Arkansas) qui, en 1957, ont défié les lois de la ségrégation raciale en milieu scolaire dans le Sud des États-Unis. Désireux de trouver une nouvelle manière de communiquer les émotions violentes suscitées par cet événement déjà bien documenté, Rob amalgama des séquences dramatiques et des extraits de films d’archives de manière à créer une œuvre stimulante, qui apportait une nouvelle perspective à ces événements connus. Cette démarche lui valut les compliments du légendaire documentariste D. A. Pennebaker (Don’t Look Back, The War Room), qui salua l’œuvre comme étant « un film magnifique, que tout le monde devrait voir ».

Frustré par l’inertie qui, selon lui, prévalait dans « l’industrie du cinéma », où les projets deviennent moribonds à force d’être soumis à d’infinis cycles de développement, Rob a cherché à devenir un réalisateur capable d’assumer à lui seul toutes les étapes de la création ; au cours des derniers dix ans, il a inventé une manière de travailler en solo très efficace, qui satisfaisait son ardent besoin de créer une forme d’art réellement « en mouvement ». Il a réussi à mêler habilement ses techniques avec un goût de plus en plus prononcé pour les formes abstraites et non narratives, phénomène provoqué par le décès de sa mère en 2004. Il s’intéressait de plus en plus à la spiritualité, qu’il associait à l’amour de la nature, et ses œuvres tardives reflètent son désir de capter des moments de bonheur ou de terreur avec le moins d’intermédiaires possibles. Des œuvres telles que Derailleur, One Year, The Last Resort, The Heart of Things, ainsi que ses installations de plus grande envergure telles que Riverdale Park Bench et Toronto Walkabout témoignent de sa fascination pour le sublime.

Tout au long de sa vie, Rob fut aussi le professeur et le mentor de nombreux cinéastes et vidéastes émergents. Il commença à donner des ateliers au début des années 1990, dans le cadre d’un programme pour les jeunes en difficulté créé par SAW Video, et il donna ses derniers ateliers à Killaloe en Ontario, et dans le cadre d’un projet pour les jeunes Inuits dans le nord du Labrador, il y a quelques années. Son approche misait sur l’importance d’achever une œuvre et sur le plaisir de la partager ensuite avec le public. Il concevait ses ateliers dans cette perspective, et, peu importe qu’ils durent six mois ou une seule journée, les participants repartaient toujours en ayant une idée de ce que cela représente de traverser toutes les étapes du processus de  création et de présenter son travail à un public pour la première fois.

Rob était un grand admirateur des mémoires de Somerset Maugham, The Summing Up (Le résumé), mais son propre parcours pourrait difficilement se résumer de manière systématique et thématique. Ses œuvres — variées en termes de genres, de forme et d’esthétique—, cherchent à refléter le monde plutôt qu’à l’emprisonner dans des catégories. En tant qu’artiste, Rob agissait comme une sorte de récepteur nerveux, un diapason, ou encore l’une de ces roches qu’il aimait collectionner, laissant le monde faire de lui un vecteur de transmission qui, par sa présence, peut altérer sans efforts et délicatement les standards de la réalité.

Il y a deux ans, quand il enseignait dans le nord du Labrador, Rob a vécu sous la tente. C’est là qu’il a écrit les mots suivants :

La fumée du feu de bois tourbillonne dans la nuit comme un serpent sinueux. Les millions d’étoiles au-dessus de ma tête s’invitent dans mon âme. Je sais qu’il y a là une histoire, mais elle se dissipe comme la fumée, se défile chaque fois que je tente de la saisir. La nuit est le seul moment où règne l’univers. Le jour, le bleu myope nous tourne vers l’intérieur du monde. Mais la nuit est comme une immense fenêtre qui nous relie à l’éternité. Le matin, on dirait que la fenêtre se referme. Nos pensées se tournent vers l’intérieur, vers le monde de l’homme. Les fantômes sont trop occupés à rêver pour remarquer notre présence de simples mortels. Car lorsque nous mourons, nous commençons à voyager dans nos rêves.


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