A propos

par Adam Gibeault*

Alors que je m’entretenais avec Pixie Cram autour d’un café, je lui ai demandé combien de temps il lui fallait pour produire un court-métrage d’animation, par exemple le film Joan, réalisé en 2014. Sa réponse ? « Un mois pour six minutes et demie. » Transposer son imaginaire sur une bande de pellicule n’est pas une tâche facile, mais Pixie, de fois en fois, réussit à faire vivre ses idées à l’écran.

Quand elle était jeune, Pixie écrivait des nouvelles, puis elle s’est intéressée au cinéma, et c’est en explorant divers aspects de la création artistique qu’elle a poursuivi sa carrière. Vers l’âge de 10 ans, Pixie a découvert la création littéraire, qui est alors devenue « une partie importante de [sa] vie ». Quelques années plus tard, elle s’est inscrite à l’Université Concordia à Montréal, où elle a étudié le théâtre, la scénarisation et le jeu d’acteur. Vers la fin de ses études, Pixie a « compris qu’[elle] n’étai[t] pas faite pour jouer, [qu’elle était] plus à l’aise dans les coulisses ». Après avoir reçu son diplôme de l’Université Concordia, Pixie est retournée vivre à Ottawa. Elle a découvert un programme de cinéma offert par la Coopérative des cinéastes indépendants d’Ottawa (CCIO), et c’est là qu’elle a créé ses premiers films en 16 mm. Je lui ai demandé pourquoi elle préfère le film sur pellicule à la technologie numérique, et elle m’a répondu : « Quand j’ai commencé à tourner sur pellicule, j’ai beaucoup aimé ça, car les images sont vraiment belles et on ne sait jamais ce que cela va donner. Il y a toujours un élément de surprise ».

En terme de style cinématographique, il est clair que Pixie s’est aventurée dans toutes sortes de directions. Quand je lui ai demandé où elle prenait ses idées, elle m’a répondu : « Je m’inspire souvent de mes rêves pour créer mes films, ou alors je retourne aux textes de fiction que j’écrivais quand j’étais plus jeune. J’écrivais beaucoup de science-fiction, alors j’ai accumulé un tas d’histoires dystopiques, et j’ai d’ailleurs le projet de réaliser un film à partir de l’une d’elles. Certaines sont achevées, d’autres pas, mais j’ai toujours eu le sentiment que ce matériel pourrait me servir un jour. C’est donc un peu dans cette réserve que je puise mes idées ».

L’œuvre de Pixie est principalement composée de très courts films. Il est intéressant de savoir que parmi les histoires qu’elle a transformées en films, la plupart ont été écrites par elle. Mais elle ne s’intéresse pas seulement au court-métrage, poursuit-elle en faisant remarquer que ses films « s’allongent de plus en plus », le plus long à ce jour étant d’une durée de 30 minutes. Si bien que la « question du long métrage » a fini par la tarauder. « Il y a une bonne dizaine d’années que j’ai envie de réaliser un long métrage, mais il est très difficile d’obtenir du financement si vous voulez rester indépendant ». Puis elle laisse entendre que le projet auquel elle travaille en ce moment pourrait peut-être devenir un long métrage.

Still from "Joan", 2014

Une grande partie des projets que Pixie a pilotés témoignent de son amour pour le cinéma d’animation. Lors de notre entretien, elle a mentionné un cinéaste d’animation tchèque du nom de Jan Svankmajer, grâce à qui elle a plongé dans l’univers de la stop-motion : « J’aime cette esthétique, j’ai tout de suite trouvé que c’était fascinant ; vous créez l’animation [et] les effets dans la caméra, directement sur le film, et vous tournez ainsi, vous tournez vos scènes avec ces éléments... Je ne sais pas, c’est un processus très humain, je trouve. » Pixie affirme avoir été aussi influencée par le cinéma d’auteur, notamment les films de Robert Bresson dont elle admire le style : « J’aime [ses] films, j’aime le fait qu’il travaille avec des acteurs non professionnels, et j’aime sa façon de cadrer, la sobriété de sa narration. Je trouve ça très poétique ».

Outre l’animation, Pixie a également exploré l’univers du cinéma documentaire. Dans le film Dreamcoat, elle a suivi les acteurs de la pièce Joseph and the Amazing Technicolor Dreamcoat à l’occasion du 25e anniversaire de la production. Le producteur exécutif Michael Ostroff a offert à Pixie d’assumer la direction du projet. Pixie avoue avoir été « sidérée » par cette offre, mais elle a accepté. Comme elle ne connaissait pas grand-chose au documentaire, ce projet a été pour elle une expérience très formatrice. « C’était intéressant de découvrir cette forme d’art. J’ai compris qu’avec la fiction on projette une situation imaginaire qui se concrétise par le biais des acteurs et des membres de l’équipe, alors qu’avec le documentaire on travaille avec la matière première qu’est la vie, on plonge dans la réalité, on met la caméra en marche et l’on voit ce qui se passe. » Pixie poursuit en citant le preneur de son Chris Newton, pour qui  « le documentaire, c’est comme faire du jazz, alors que la fiction, c’est comme jouer de la musique classique. Dans la fiction, tout doit être parfait, car il ne faut pas rompre l’illusion, alors que dans le documentaire, c’est comme le jazz, on improvise, tout en suivant certaines lignes mélodiques. Cela m’a beaucoup intéressée, et, depuis, j’ai réalisé plusieurs films de ce genre. »

En ce qui concerne sa carrière de cinéaste et les défis qu’elle a rencontrés, Pixie affirme que son « principal obstacle, c’est [elle]-même, car [elle fait] trop de compromis ». La question des lieux de tournage est souvent problématique, car elle renonce facilement à l’endroit idéal pour un autre qui est « convenable ». En réfléchissant à cela, Pixie a également constaté qu’elle était trop accommodante avec ses acteurs et son équipe, se référant à ce jour où elle a permis à chacun de prendre une pause parce qu’il faisait très froid, et elle a fini par perdre la lumière du jour qu’il fallait pour tourner une scène importante. « Je pense que, tout en respectant les limites de mes collègues, il y a des choses sur lesquelles je ne devrais pas bouger, être capable de dire « Oui, nous allons rester dans le froid pendant une dizaine de minutes pour filmer ce plan, et ensuite vous irez vous réchauffer. C’est une question d’équilibre. » À cet égard, j’ai demandé à Pixie si elle avait des conseils à donner aux cinéastes débutants. « Je dirais : simplement être soi-même. Je pense qu’il est vraiment facile de regarder à l’extérieur et de se comparer à d’autres réalisateurs ou cinéastes, mais la meilleure chose que l’on peut faire, c’est d’écouter sa voix intérieure, l’intuition liée à son propre imaginaire, parce que chacun détient sa propre source de créativité, et parfois, il faut juste rester calme tranquille et la laisser venir ».

Non seulement intéressée par le cinéma expérimental, Pixie a aussi monté une sorte d’exposition expérimentale. En 2008, elle a approché un de ses collègues, Roger Wilson, pour réaliser le projet Windows Collective. « Le concept, explique-t-elle, était d’effectuer des projections à travers la ville. Il n’y avait là rien de totalement nouveau, bien entendu, car beaucoup de gens font ce genre de choses, mais l’idée originale était de projeter des films dans des fenêtres, d’où le nom Windows Collective. » Pixie, Roger et quatre autres cinéastes ont reçu une subvention de la Ville d’Ottawa pour réaliser le projet dans six endroits à travers la ville. « Nous avons effectué certaines projections dans des vitrines de magasin ; on recouvrait les fenêtres avec du papier très épais, que l’on utilise comme diffuseur de lumière, et cela faisait un très bel écran. Nous avons aussi fait des projections sur des murs, et sur des bâtiments patrimoniaux. C’était différent à chaque fois, mais l’idée, c’était d’attirer l'attention des passants. » Le projet a connu un tel succès qu’en septembre dernier Windows Collective a fait une tournée à travers le Canada, soit à North Bay, Thunder Bay, Kenora, Vancouver, Victoria, Calgary et Sioux Lookout. Le but ultime du projet était de « rendre l’art accessible à la population plutôt que d’attendre que les gens se déplacent, qu’ils affrontent l’aspect élitiste des galeries d’art ou la barrière des frais d’admission ; que l’art soit sur la place publique, accessible à des normalement n’y auraient pas accès ».

Outre son travail avec le Windows Collective, Pixie est également impliquée dans le projet Youth Active Media, un programme de production vidéo mobile qui se déplace à travers la ville et permet à des jeunes et des jeunes adultes de 14 à 25 ans d’apprendre les rudiments de le production vidéo. « C’est en grande partie de cette manière que je gagne ma vie, en enseignant aux jeunes, j’adore travailler avec les débutants ; ils sont tellement heureux d’apprendre, et aussi d’avoir la possibilité de s’exprimer. Plus je fais ce genre de travail, plus je constate qu’il est important de soutenir et d’inspirer ceux qui formeront la prochaine génération… ». Pixie anime également certains ateliers offerts par SAW Video. Elle a récemment donné un cours intitulé « Cinématographie 101 ».

À quelques reprises durant notre entretien, Pixie a parlé d’un nouveau projet avec lequel elle a commencé à jongler. « C’est une histoire dystopique, dans le genre post-apocalyptique, mais ce qui m’intéresse dans ce film, ce n’est pas d’explorer le thème traditionnel de l’homme contre l'homme, de la survie, des gens qui se battent pour le dernier baril de pétrole, ou quoi que ce soit du genre. Mon projet va dans une direction différente : il s’agit bel et bien d’une utopie, mais dans un contexte dystopique, voilà ce que j’ai envie d’explorer. Depuis longtemps je m’intéresse à la question des structures sociales. La plupart des histoires de science-fiction que j’écrivais quand j’étais jeune étaient du genre dystopique. L’idée serait de créer une communauté imaginaire, de type dystopique, mais qui en fait proposerait une nouvelle image de la société. C’est un projet très optimiste, il me semble. Mais on va voir, car cela pourrait fort bien ne pas se révéler aussi optimiste ».

*Adam Gibeault étudie à l’Université Carlton, où il fait une majeure en Études cinématographiques et une mineure en Communications. Il a aussi effectué un stage à SAW Video pendant le semestre d’automne 2015.

Crédits photos : 

1) Photo par Mariana Lafrance

2) Joan (2014) - Pixie Cram

3) Untitled – Drinking, film 16 mm, couleur, boucle de 20 secondes.

4) Photo par Chris Redmond


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