A propos

En mode AB par Renuka Bauri

De nos jours, très peu de coopératives vidéo nous demandent d’utiliser de la technologie vieille de trente ans, mais voilà exactement ce qu’a proposé SAW Video. Dans le cadre de leur trentième anniversaire, ils ont invité un groupe d’artistes à créer de courtes vidéos à partir de technologies analogiques. En résulte quatre projets : Utah 1978 par Inflatable Deities (alias Emily Pelstring et Jessica Mensch) (Montréal), Évolution de l’avenir de Kerry Campbell (Gatineau), Music Video #3 de Tyler Reekie (Ottawa) et Gay Men and Jamaicans de Roy Mitchell (Toronto). La commande lançait le défi de réaliser une œuvre sans les outils derniers cris, les logiciels de montage et les médias numériques. Les créateurs devaient se servir des instruments à l’avant-garde de l’industrie médiatique lorsque SAW Video ouvrait ses portes en 1981. Examens du passé technologique des arts médiatiques, les vidéos surprennent par leur variété, leur humour et leur provocation sensible.

La vieille technologie n’est pas désuète et elle tient lieu de jalon pour comprendre la distance parcourue au fil des ans. Avec l’avènement et l’intégration effrénés des ordinateurs et de la technologie, les outils analogiques paraissent anciens. Le ruban de ¾ de pouce et celui de huit pistes ont été détrônés par l’image et le son numériques, plus facile à conserver et à monter, plus modulables en termes de création artistique.

Tous les artistes ont souligné le défi du travail avec les outils analogiques, physiquement encombrant en production et en postproduction. « On a manifestement moins de liberté », dit Kerry Campbell, une artiste outaouaise connue aussi sous le nom VJ Daisy. « Le travail doit être linéaire et cela influence beaucoup le résultat », ajoute-t-elle. Plutôt qu’une histoire au sens traditionnel, la vidéo de Campbell montre la transition d’un monde naturel en paysage technologique, dépeint grâce à des effets visuels abstraits produits par un mixer vidéo analogique. « J’avais un récit au départ, mais cela a changé quand j’ai commencé le montage parce que les appareils analogiques ne sont pas aussi souples que ceux numériques. »

Reekie propose un pastiche futé des intrigues mélodramatiques des vidéoclips des années 1980. Il abonde dans le sens de Campbell lorsqu’il explique les nombreuses difficultés liées aux outils. « Où était le défi ? L’équipement ! » s’exclame-t-il. « C’est simplement très lourd et le maniement est devenu problématique. Même en travaillant, je devais truquer la machine pour qu’elle fonctionne correctement. Mais la haute définition est parfois trop propre et le média tend à disparaître. Lorsque l’on regarde une toile, on veut voir les coups de pinceau, la texture de la matière. »

Roy Mitchell s’exprime sur la différence entre le travail analogique et numérique : « Mon travail tend vers le bricolage alors les glitchs ne me dérangent tant que je peux les manipuler ». La pièce de Mitchell pour En mode AB raconte un discours donné à une manifestation contre les descentes de police sur les bains publics à Toronto il y a trente ans. « J’étais excité d’utiliser la technologie de l’époque du discours, sauf qu’à rebours… Lors du montage, je me suis rendu compte que je devais apprendre quelque chose qui ne me servirait pas dans les années à venir, comme écrire un roman sur une machine à écrire. Conceptuellement, l’idée se tenait, mais en pratique, pas tellement. »

Néanmoins, En mode AB met en lumière bien plus que le tournage et le montage analogique. Les artistes adoptent des approches variées pour confronter la mémoire. Campbell propose une interprétation abstraite de l’évolution technologique. Reekie génère la mémoire et questionne comment le média se rappelle lui-même. Mitchell tisse une mémoire personnelle à celle collective. Inflatable Deities mettent en scène une enfance et un souvenir imaginé.

« Nous voulions créer une représentation visuelle d’une époque précise », note Pelstring en parlant d’Utah 1978. « L’obsolescence était une idée importante conceptuellement et esthétiquement, surtout puisque l’on travaillait avec cet équipement analogique. » Dans une vignette, Pelstring et Mensch jouent de vieilles femmes à la recherche d’une jambe artificielle, alors qu’une version ralentie de Dream Lover de Bobby Darin joue comme trame de fond hallucinatoire. « La scène “jambe de Noël” », explique-t-elle, « était un moyen de poser la question : comment pourrions-nous recréer cette mémoire ? ». Comme Campbell, Pelstring et Mensch sentaient que les possibilités des outils étaient restreintes, mais que cela s’avérait très instructif sur leurs propres limites.

Si nous revenons sur trente ans d’art médiatique, nous développons une appréciation des deux extrémités du spectre technologique actuel. Les images enchaînées sur une bande magnétique ou sur celluloïd constituent différents moyens de représenter ou d’évoquer une période particulière. Les outils numériques ne réduisent pas les images à 1 et à 0, mais ils transforment l’immédiateté des manipulations possibles. Ils agissent aussi sur notre souvenir du passé. Les vidéos En mode AB mettent en lumière le besoin de reconnaître l’influence de la technologie sur la mémoire, l’interprétation et la représentation afin d’apprécier les outils à notre disposition aujourd’hui.

Évolution de l'avenir by Kerry Campbell

 

Music Video #3 by Tyler Reekie

 

Gay Men and Jamaicans by Roy Mitchell

 

Utah 1978 by Inflatable Deities

Synopsis et biographies

Utah 1978 des Inflatable Deities

Une série de vignettes conjugue les sensibilités de l’art vidéo, de la capsule comique télévisuelle et des vidéos familiales. « Était-ce dispendieux ? » demande le personnage naïf Marygold, alors qu’elle sème la pagaye dans un quartier autrement paisible. Dans le monde de science-fiction de « Das Baby », deux habituées de boîtes de nuit se font prendre dans une boucle dans le temps. Montée sur la trame déformée de Dream Lover de Bobby Darin, la troisième vignette présente l’humble demeure de Frankie et de sa nièce, Finessa. La jambe de Noël de Frankie disparaît et s’ensuivent chaos, magie sinistre et miracles…

Jessica Mensch et Emily Pelstring collaborent en création pour former le collectif Inflatable Deities. En 2009 et en 2010, elles travaillent ensemble sur Abortion Spa, une performance pour percussion et voix. En 2011, elles formalisent leur collaboration par l’entremise du programme de résidence au Studio XX dans le cadre de laquelle elles produisent le spectacle multimédia The Slow Drip. Elles créent ensuite Strange Shapes Seen the Sky, une installation immersive en galerie avec vidéo et peinture murale panoramique. Suit la chorégraphie et présentation de Astral Drain, une danse en direct avec éclairages interactifs et objets gonflables géants pour le festival Suoni Per Il Popolo à la Sala Rossa en juin 2011. Elles ont aussi un band de musique électronique.

Music Video #3 de Tyler Reekie

« I should have known better than to cheat a friend/and waste a chance that I’ve been given » : les fameux vers de George Michael, l’air du temps des années 1980. Ces paroles et le vidéoclip qui les accompagne comptent parmi les nombreuses influences dans Music Video #3 de Tyler Reekie. Le vidéoclip éclôt dans les années 1980 et fait progresser l’art médiatique populaire en recourant aux codes du cinéma, de la télévision et de l’art vidéo. Sa saturation stylisée laisse à jamais une empreinte dans les médias. Music Video #3 rend hommage à cette forme et reprend les techniques, métaphores et styles d’antan. Ici, deux amoureux luttent pour la dominance dans une relation et se trouvent à commettre des erreurs irréparables. « Guilty feet have got no rhythm. »

Tyler Reekie grandit dans le nord-est d’Edmonton. Il se rend à Montréal pour étudier le cinéma, où il travaille à de nombreux postes sur les plateaux de tournage tout en réalisant et en montant ses propres courts-métrages. Il revient à Edmonton pour un stage à Studio Post, où il prend la mesure de son ignorance. Puis il retourne à Montréal et augmente son baccalauréat en cinéma d’une mineure en littérature anglaise, monte son film de fin bac, Opaque/recall, et travaille au montage sur d’autres productions. Tyler est heureux d’avoir l’occasion de venir à Ottawa et à SAW Video pour travailler, enseigner et participer à la communauté locale d’art médiatique.

Évolution de l’avenir de Kerry Campbell

Cette vidéo abstraite explore le lendemain. Évolution de l’avenir part d’une simple verdure et progresse en une vision spéculative du futur. Incessamment bombardée de produits chimiques et de pollution, la terre se transformera un jour en une chose inimaginable. En alliant de l’équipement ancien et des techniques modernes, Évolution de l’avenir dresse un portrait possible du destin.

Kerry Campbell (alias VJ Daisy) crée et manipule des images en mouvement avec des prises en direct et des boucles de feedback. En découlent des performances multimédias en direct qui font usage d’images littérales et artistiques pour mettre de l’avant des interprétations uniques d’événements. VJ Daisy œuvre avec de nombreux bands, y compris Unireverse, My Dad vs. Yours et Fiftymen. Kerry est président du conseil d’administration de SAW Video, VJ en résidence au party mensuel Timekode à Ottawa, membre de Ghettoblast Sound System et de raas, un band audio/visuel/noise/dance.

Gay Men and Jamaicans de Roy Mitchell

Il y a trente ans, un vibrant discours lors d’une conjoncture historique particulière forma une coalition entre deux communautés : les Jamaïcains et les gais. Aujourd’hui, ni la presse grand public, ni celle homosexuelle ne dépeignent une quelconque alliance entre les deux groupes. La création de Mitchell se penche sur une époque où deux communautés ont reconnu une puissance extérieure qui les harcelait, les arrêtait et les assassinait. Dans la foulée des pouvoirs sans précédent conférés à la police au sommet du G20, Mitchell retourne en 1981, lorsqu’il est témoin d’un discours ; il s’intéresse à la force de cette allocution hier et aujourd’hui.

Roy Mitchell est un artiste en art médiatique et de la performance ; son cœur est celui d’un humoriste qui préfère se livrer assis que debout. Roy a été élu au conseil de la fierté en 2010. Ses films et vidéos ont été présentés au Canada et à l’étranger.

 


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